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Les artistes sont, surtout depuis les grandes ruptures conceptuelles introduites par Marcel Duchamp, John Cage et
d'autres, ceux qui travaillent sans filet, sans base, ils n'ont plus de normes transcendantes et travaillent l'énonciation même du rapport esthétique. Ils forment le noyau le plus courageux dans
ce rapport de créativité, mais ils ne sont pas seuls : les enfants à l'âge de l'éveil au monde, les psychotiques, les amoureux, les gens qui sont atteints par le sida, les gens qui sont en
train de mourir, etc., sont dans un rapport chaosmique au monde. Les artistes forgent des instruments, fraient des circuits pour pouvoir affronter cette dimension « Qu'est-ce que je fais
là ? Qu'est-ce que c'est que cette planète ? À quoi je peux me raccrocher ? ». À rien de transcendant : tu peux te raccrocher au processus immanent de
créativité.
Le paradigme esthétique, en dehors de la production d'œuvres esthétiques, est quelque chose qui travaille aussi bien
la science que la pédagogie, l'urbanisme, la médecine ou la psychiatrie, parce que c'est cette méthodologie même, cette méthodologie existentielle, cette micropolitique existentielle qui est
élaborée, travaillée, creusée par cette perspective esthétique. »
Félix Guattari
Peut-on retrouver le goût de la sublimation, de l’idéalisation ?
Il faut profiter de cette prise de conscience pour renverser le processus, pour transformer la panique en nouvel
investissement. La nouvelle lutte a commencé dans le nord de l’Afrique. Apprenons à faire de la thérapeutique. Il s’agit de reconstruire progressivement les savoirs et les saveurs. C’est le
travail de l’artiste, c’est de la création et de la technique. L’artiste doit être un technicien. Ce que vous faites est très important. Même si l’art conceptuel semble avoir effacé toute la
technicité de l’art. Le conceptuel est aussi de la technique. En tant que fabricant de concepts, je me considère comme un artisan. Je peux vous dire que mes concepts, je les usine. (Bernard
Stiegler place ses deux mains en étau puis mime le façonnage d’une pièce). J’ai un établi, j’ai besoin d’un étau pour bien les serrer, ça se passe dans la matière. C’est une technologie
matérielle. Je suis un manuel.
Entretien avec Bernard Stiegler
